Jean-Marc Roué, président de Britanny Ferries et toujours dans les champs

La Brittany Ferries, premier employeur de marins français, appartient encore aujourd’hui à ses fondateurs, les producteurs de légumes bretons. Rencontre avec son président Jean-Marc Roué, agriculteur à, Plouvorn.

Fin des années soixante, les producteurs de légumes du Léon viennent d’organiser leur marché. Pour faciliter l’exportation de leurs légumes vers les grands bassins de population,  ils ont obtenu la construction d’infrastructures, parmi lesquelles le port en eau profonde de Roscoff. Alexis Gourvennec et son équipe démarchent les armateurs français, puis européens : malgré le fret quasi assuré, aucun ne se déclare intéressé. Alors ? Vont-ils se satisfaire d’un terminal de ferry sans navire ? “Puisque personne ne veut venir, nous allons créer notre propre compagnie !”

Un pari insensé, une folie… qui fonctionne ! Le premier navire, Le Kerisnel, effectue son voyage inaugural deux jours après l’entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté économique européenne, le 3 janvier 1973, avec quelques camions à bord… il en transportera 6 000 au cours de cette première année ! C’est le début d’une aventure, parfois mouvementée, qui fera de Brittany Ferries un acteur majeur du trafic transmanche et le premier employeur de marins français.

“La boîte ne changera pas de main pour une histoire de dividendes”

“Il ne savaient pas que c’était impossible, donc ils l’ont fait. Un vrai projet de paysans bretons !” Le ton est donné : Jean-Marc Roué, qui a succédé à Alexis Gourvennec à la tête de la Brittany Ferries en 2006, est un de ces paysans léonards qui prennent leur destin en mains avec conviction, pugnacité et pragmatisme.

Il en fallait pour faire vivre et pour développer cette compagnie pendant 50 ans, malgré les obstacles : “Nous avons connu beaucoup de tempêtes ! La dernière en date est la pandémie, qui est venue s’ajouter au Brexit. Nous avons vécu 24 mois d’activité dégradée. Une stricte logique économique aurait voulu qu’on mette les navires à l’arrêt : il y a eu beaucoup de départs de navires pour lesquels l’équilibre financier n’était pas atteint. Mais nous avons un actionnariat qui ne court pas après les dividendes, la résilience de la Brittany Ferries trouve peut-être là sa source. Les actionnaires sont les propriétaires de la marque Prince de Bretagne, c’est-à-dire les coopératives légumières du nord du Finistère, des Côtes d’Armor et du bassin de Saint-Malo, par l’intermédiaire d’une société de portage. Les producteurs de légumes sont toujours là, fidèles à leurs anciens et à leur stratégie d’aménagement du territoire. La boîte ne changera pas de mains pour une histoire de dividendes ou d’opportunité financière !"

 

 

Une SA à directoire et conseil de surveillance

Depuis 2006, les statuts ont fait de la Brittany Ferries une société anonyme à directoire et conseil de surveillance : le premier gère l’entreprise, le second contrôle. Jean-Marc Roué est président du conseil de surveillance : “Cette organisation présente l’avantage d’avoir deux outils de gouvernance. Je représente les actionnaires : dans le monde agricole léonard, quand on est propriétaire de quelque chose, on s’en occupe ! Je ne suis pas dans l’opérationnel, c’est le rôle du directoire, mais je lui suis très connecté. En tant que responsable, j’oriente les décisions stratégiques. Je ne m’immisce pas dans le dialogue social, mais j’ai le devoir de protéger les actionnaires et ce qui leur appartient.”

Ce sera un paysan qui me succédera

Cette fonction est-elle réellement compatible avec le métier d’agriculteur ? Le président du conseil de surveillance de la Brittany Ferries peut-il encore planter et récolter ses choux-fleurs ? “Mais oui, je suis toujours dans les champs. Je suis forcément moins disponible, ça nécessite de mettre en place des solutions. J’ai de bons collaborateurs salariés sur ma ferme, je peux compter sur eux, mais je reste présent.
Durant la crise sanitaire, j’ai dû en faire davantage pour Brittany Ferries : il fallait protéger l’entreprise, c’est la mission du président du conseil de surveillance. J’ai eu un temps d’activité largement supérieur à la normale. Il s’y est ajouté la suppression des réunions physiques, qui sont quand même plus efficaces, le problème des déplacements, les temps d’attente… J’ai dû me contraindre à trouver des solutions sur mon exploitation agricole. J’ai procédé à un regroupement d’exploitations avec des collègues. Je travaille maintenant en association, les choses sont plus sereines. Mais j’y suis encore : j’assure le suivi de la production d’oignons de Roscoff, et je suis à tiers temps sur mon exploitation. C’est important qu’un vrai paysan préside aux destinées de la Brittany ferries, et ce sera un paysan qui me succédera.”