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Les frères Barreau, Grain de Sail
Le premier cargo à voile contemporain est né à Morlaix
C’est une idée à laquelle chacun de nous a pensé en admirant un vieux gréement : “Et si on relançait le transport à la voile ?" . Jacques et Olivier Barreau l’ont eue, eux aussi, et ils ont su aller jusqu’au bout : leur entreprise Grain de Sail a construit et mis en service le premier cargo à voile aux normes Marine Marchande au Monde !
La genèse
Tout commence lorsque le Morlaisien Stéphane Guichen, qui exploite un marais salant en sud Bretagne, interroge Olivier Barreau sur la possibilité de transporter son sel en voilier. À l’époque, Olivier et Jacques Barreau travaillent dans les énergies marines renouvelables. “Le vieux gréement qu’avait trouvé Stéphane était très beau, certes, mais il n’aurait pas assuré, se souvient Jacques Barreau. Alors on s’est dit qu’il serait peut-être plus malin de construire un voilier neuf. La réflexion est partie de là. On n’a encore rien trouvé de mieux qu’un mât et une voile pour faire avancer un bateau. On ajoute un moteur pour sécuriser la navigation et les manœuvres, et l’empreinte carbone est réduite de 90 à 98 % !”
La réflexion
D’autres se seraient lancés bille en tête, auraient construit un voilier et seraient allés chercher un fret improbable… Les frères Barreau sont de formation scientifique, ils aiment agir, certes, mais sur la base d’une réflexion solide : “On s’est dit « OK, on fait un voilier-cargo. Mais qu’est-ce qu’on va mettre dans les cales ? » Car la difficulté n’est pas tellement technique, elle est financière. Plutôt que d’essayer de nous faufiler dans le secteur très mondialisé du transport maritime, nous avons envisagé de devenir notre propre chargeur, de transporter des produits qu’on allait utiliser dans notre propre activité. C’était ça la vraie bonne idée ! C’est cette intégration agroalimentaire / maritime qui fait notre histoire.”
Le paradoxe : réussir à monter une chocolaterie
Mais Jacques et Olivier Barreau ne voulaient pas transporter n’importe quoi : “Nous visions des produits qui ne sont pas localisables, et que nous pourrions transformer chez nous. Le café et le chocolat se sont imposés. Nous avons commencé par le café, relativement facile à maîtriser. Nous avons appris à fonctionner avec la distribution, on s’est fait aider par des spécialistes. Nous avons monté notre réseau.
Puis on est passé au chocolat. C’est bien plus compliqué, le travail du chocolat, c’est l’enfer sur Terre ! On s’est fait aider, on a recruté des spécialistes, et on a sorti de très bons produits.”
C’est le paradoxe du projet : avant de construire un voilier, il fallait réussir à faire tourner, techniquement et commercialement, une chocolaterie, et c’est déjà un exploit ! Quel est le secret ? “Je pense que ce sont les trois valeurs de Grain de Sail : en premier, le goût, qui a fait notre succès. Sans succès, pas d’entreprise viable. En deuxième, le développement durable. Et enfin l’aventure, à la fois maritime et entrepreneuriale.”
L’aventure sur le packaging
Ce côté aventure, en effet, a beaucoup fait parler de Grain de Sail, dès les débuts : “Dès que nous avons commencé à produire du chocolat, nous avons créé la marque et mis en avant le projet. Nous avons fait vivre l’aventure à nos consommateurs avant même que le voilier soit construit. Ce n’était pas du « story telling », c’était une vraie histoire, du moins le commencement d’une histoire, les consommateurs et les médias ont adhéré. Tout cela a contribué à la première réussite de l’entreprise, la réussite commerciale.”
Le bateau en vrai
Si le packaging était séduisant, avec ce côté voyage, carte marine, navire à voile, beaucoup n’y croyaient qu’à moitié, ou du moins voyaient cela comme un marketing réussi : “Quand le premier voilier a été lancé, on a entendu « Vous l’avez vraiment fait ? » Eh oui ! On voulait prouver que c’était possible de construire une entreprise « normale », sur un modèle vertueux pour la planète, et surtout à une échelle non pas expérimentale, non pas de laboratoire, mais industrielle.
Nous avons été les premiers au monde à réaliser un cargo à voile véritablement normé « Marine marchande ». Il y a d’autres projets en route aujourd’hui, et je m’en félicite.
Les nouvelles technologies permettent de repenser le transport à la voile. En construction de navire, bien sûr, mais aussi en navigation. Nous faisons appel à un service d’assistance, comme dans la course au large, qui conseille nos marins sur la route à prendre en fonction de la météo. Ici, il ne s’agit pas forcément d’aller le plus vite possible, mais de choisir la route la plus intéressante et la plus sécurisante. Ça fait une grande différence par rapport à la navigation à voile d’il y a un siècle !”
L’avenir
L’activité commerciale a évolué à la suite de la mise en service du voilier Grain de Sail I. Une autre activité commerciale a été créée pour vendre du vin français à New York, ce qui permet de rentabiliser le voyage aller. Le voilier descend ensuite vers le Brésil, où il charge du cacao et du café. “Le voiler a déjà fait plusieurs transats, tout se passe plutôt bien. À tel point que le Grain de Sail II est déjà en construction, il sera deux fois plus long que le premier (50 m contre 24 m) et pourra transporter 7 fois plus de fret (350 tonnes contre 50 tonnes). Il entrera en service en 2023, et nous commençons d’ores et déjà à ouvrir nos cales à d’autres entreprises sur différentes lignes.”
Les choses s’accélèrent pour l’entreprise, qui ouvrira en 2024 une deuxième usine à Dunkerque : “L’idée est de se rapprocher de nos centres de consommation. Ça ne sert à rien de réduire notre empreinte carbone sur nos approvisionnements si nous expédions des camions de nos produits à l’autre bout de la France ou de l’Europe. Dunkerque est une première étape pour approvisionner les Hauts de France, l’Est et la région parisienne, et pourquoi pas la Belgique. À Dunkerque, la situation est exceptionnelle, nous serons au bord du quai qui accueillera nos navires. Les projets plus lointains sont de multiplier les sites de production et les navires, de diversifier les marchandises transportées…”
Un vrai développement durable
Dans le nouveau bâtiment du quartier La Vierge noire, Grain de Sail a installé un très bel espace d’expo qui décrit l’aventure, mais parle aussi de café et de chocolat. Une visite à ne pas manquer !
Assurer le transport avec l’énergie propre du vent, c’est déjà un joli symbole pour la planète. Mais ça ne suffit pas à Jacques Barreau, très attaché aux principes du développement durable, qui concerne les trois volets environnemental, social et économique :
“Sur le plan de l’environnement, nous sommes en Bio, et nous réduisons considérablement notre empreinte carbone.
Sur le plan économique, l’entreprise est vraiment pilotée. J’ai développé un outil de pilotage financier qui me donne une compréhension de la situation présente et à moyen terme. Les flux financiers sont complexes entre le shipping et l’agroalimentaire, il faut donc une modélisation précise pour anticiper et prendre les bonnes décisions.
Sur le plan social, nous avons une vingtaine d’ouvriers qui sont en situation de handicap, une démarche que nous avons entamé dès le début avec l’Esat de Lanmeur. Nous tenons aussi à garder des prix de vente raisonnables, ça fait partie à mon sens de l’aspect social. Nous avons ouvert le capital aux salariés, et nous avons une échelle de salaire compacte.”